Le Tao est le Tao

Par Jos Slabbert

Traduction française : Sylvain Paquette

Toutes ces pensées,
mots disposés sur papier,
proviennent du Tao
et retournent au Tao.
Pourtant elles ne le touchent point.

 

1

 Même lorsque la dernière étoile
aura implosé
et qu’il n’y aura plus que noirceur,
le Tao sera le Tao :
néant dans le néant,
silence dans le silence,
nulle part,
mais partout ;
par-delà l’existence,
 mais essence même de la vie.

 

2

Le Tao est silence
que le verbe
ne saurait capturer.
Le Tao est néant
que même
le silence
ne saurait embrasser.

 

3

Nous provenons du silence,
nous retournons au néant.
Chaque mouvement, chaque forme
entre le silence et le néant
manifeste
le néant et le silence.

 

4

Le Tao n’a
ni début,
ni fin,
ni passé,
ni avenir.
Même ce moment
est illusion.

 

5

Le Tao est source de tous les mots
pour l’être silencieux.

 

6

Le Tao dote de véritable pouvoir
l’être qui n’utilise point le pouvoir.

 

7

Le Tao emplit de pensées
ces esprits non attachés aux concepts.

 

8

Le Tao montre la voie
à qui n’a point besoin de se faire montrer.

 

9

Le Tao
approche l’être
qui a cessé sa quête
du Tao.

 

10

Le Tao
ne protège personne,
mais la seule protection qui soit
est de rester près
du Tao.

 

11

Le Tao
ne veut aucun culte,
mais tout être doué de sensation devient silencieux
devant la beauté et le mystère
du Tao.

 

12

Le Tao
n’est point intéressé à enseigner
quoi que ce soit à quiconque,
mais pourtant la sagesse véritable peut être apprise par
le Tao.

 

13

Le Tao
n’a rien à donner,
mais la vie elle-même
provient
du Tao.

 

14

La véritable personne de Tao
fait preuve de compassion
sans espoir de récompense,
car elle peut trouver un trésor
et y renoncer.

 

15

Le courage
de faire preuve de compassion
provient
de l’acceptation
du néant.

 

16

L’homme d’ignorance voit l’agitation
tremblotant devant ses yeux
comme la seule et unique réalité.
La personne proche du Tao
voit les formes se déplaçant devant elle comme étant :
vides et fugitives,
le tour de passe-passe d’un magicien,
mais intemporelles et réelles ;
tant de pensées,
de simples émotions,
des rêves sans substance,
mais substance même de la vie,
inséparable du
néant
et du
silence.

 

17

La pensée analytique,
qui divise et dissèque,
ne satisfait point les besoins
de l’âme,
car l’âme trouve la paix
dans l’unité,
qui n’existe que
dans le néant,
là où la pensée n’exerce nulle influence.

Pénétrer le royaume de l’âme,
c’est abandonner la pensée.
Pouvez-vous enjamber le précipice
sans savoir ce qui se trouve en contrebas ?
Ainsi commence la vie.

 

18

Comme les fleuves se solidifiaient
et que les montagnes se déplaçaient,
son esprit mut
et les feuillent bruissèrent dans le vent.

 

19

Telle la glace dérivant sur un fleuve
à la fin de l’hiver,
il s’effaça dans le néant
comme il se déplaçait avec le Tao.

 

20

Même lorsque votre esprit s’est immobilisé,
il percute encore le néant avec fureur,
comme les dunes du désert
contre les montagnes silencieuses.

 

21

Après que l’ego ait péri,
le vrai soi s’élève de sa poussière
comme les fleurs du désert
après que les averses printanières
aient balayé les plaines arides.

 

22

La foi véritable
est
pleine confiance
sans compréhension :
C’est accepter
le silence
silencieusement.

 

23

Le sage ne cherche point,
car il accepte le néant.
Et il n’explique point,
car le silence ne requiert aucune explication.

 

24

L’homme d’ignorance discute ardemment.
Le sage sourit et savoure son thé.

 

25

L’homme d’esprit
remporte les discussions
et perd.
Le fou
perd les discussions
et boude.
L’homme de sagesse
refuse de discuter
et gagne.
La personne proche du Tao
ne discute point,
parce qu’elle n’a rien à dire.

 

26

Le silence n’est point une forme d’ignorance,
mais demeurer silencieux peut être folie.

La verbosité est stupide,
mais les mots peuvent porter le silence.

Le sage taoïste utilise le silence
pour exprimer le silence.

 

27

Argumenter au sujet de l’inexprimable
crée
haine et crainte.
Le sage taoïste sait seulement que
le silence
apporte la compassion.

 

28

L’homme d’ignorance
argumente au sujet de l’indéfinissable
et détruit
sagesse et compassion.
Le sage taoïste sait que
l’essence
réside
par-delà les mots,
et donc il préfère
être silencieux.

 

29

Le silence du sage
reflète
les mots essentiels
de celui qui est prêt
à l’écouter.

 

30

La conscience de la perfection
est le symptôme de sa perte.

Si la perfection signifie la fin du mouvement,
alors la perfection n’existe point.

La personne de sagesse
est consciente de l’imperfection perpétuelle ;
la personne en harmonie avec le Tao
trouve la force dans le changement.

 

31

Le Tao est imprévisible
 pour qui vit tel que prévu.
Seul l’être sans ordre du jour
est en harmonie avec le Tao.

 

32

Même dans le néant
il y a encore le frisson d’un souffle.
Même dans le silence complet
le vent soupire dans l’oreille.

 

33

Si je suis inexistant,
à qui donc ce mal que je ressens
quand leur désapprobation
pend au-dessus de moi comme une menace ?

Si je ne fais qu’un avec le silence,
qu’est-ce qui donc en moi
 murmure dans l’agonie
quand ses yeux tendres deviennent de glace ?

Si je suis vide,
à qui donc cet orgueil
qui me tient éveillé la nuit ?

 

34

Pourquoi m’accroché-je à moi-même
comme si j’existais vraiment ?
Je refuse d’accepter avec joie
ce que j’entamerai par la souffrance.

Derrière moi,
des illusions de réalité ;
devant moi,
néant
et
silence.

 

35

Comme le feu avide de carburant
devenant cendre dans le froid,
les croyances alimentées par l’émotion
vous feront sûrement défaut
au moment où vous en aurez le plus besoin.
Le sage taoïste
ignore les émotions et
ne se soucie point
des convictions
commandées
par l’ego.
Le sage taoïste
ne se raccroche point même au silence,
car se raccrocher au silence,
c’est tourner le dos au néant.

 

36

Qui déteste
est ignorant
du néant et de la beauté
 qui emplissent tout être doué de sensation.
Le sage taoïste,
habitant le néant,
n’a nul besoin de faire preuve de pitié,
car il n’est personne à qui pardonner.
Sa compassion ne vacille point,
car elle se fonde sur le néant.

 

37

L’homme de droiture
proclamera justice
et arrachera les yeux de l’aveugle
pour lui faire voir.
Le sage taoïste vit en marge
des cycles impitoyables de vengeance et de haine,
car il sait que
la colère dans la paix,
ça n’existe point :
un moment de rage
peut détruire les fruits
d’un millénaire de vertu ;
seule la patience
peut guider vers
la paix.

Seul un étang placide
peut refléter la lune
dans toute sa perfection.

L’homme de droiture
souscrit à l’« œil pour œil » ;
Le sage taoïste
préfère être aveugle.

 

38

Confus,
prenant l’invention pour la réalité,
l’homme d’ignorance
fulmine
lorsque confronté à
l’insignifiance et la mortalité,
lesquelles ne sont qu’images dans son esprit.
Dans sa crainte,
il résiste
au cours normal du Tao
et se raccroche aux
illusions d’immortalité et de constance.
Dans son désespoir,
il refuse de
retourner la lumière vers l’intérieur,
laissant son vrai moi
dans l’obscurité.
Dans l’agitation constante,
il est commandé
par tout objet de désir
qui croise son chemin.
Dans son impuissance,
il est emprisonné par
les regards qui l’environnent.

Ne s’accrochant point à quoi que ce soit,
le sage taoïste
est à l’aise avec
ce que l’homme confus qualifie
d’insignifiance,
car les illusions ne le touchent point.
Complètement détachée,
la personne proche du Tao
accepte la mortalité
comme la joie et la douleur
de l’arrivée et du départ.
Le sage taoïste
est touché
mais n’est point gouverné
par les yeux qui l’entourent.

 

39

L’homme d’ignorance
vit dans la crainte et la colère
des lois inéluctables
de cause à effet.
Il tente d’éviter le Karma
comme si c’était une bête que l’on pourrait abattre.
Il rampe devant les dieux
comme si leur faveur
pouvait rendre le Karma inefficace.
Le Samsara,
roue de la naissance, de la vie, de la souffrance et de la mort,
l’écrase,
le laissant en lambeaux.

Le sage taoïste
sait
le Karma inéluctable,
mais vit hors de toute crainte,
car il sait
qu’il est Samsara,
et la roue ne peut s’écraser elle-même.

La personne en harmonie étroite avec le Tao
vit sans colère,
car elle comprend que
le Karma n’est qu’elle-même :
il n’est rien envers quoi éprouver de la colère.

Le sage taoïste vit
comme si
l’inexorable justice du Karma
et l’implacable inévitabilité du Samsara
ne le touchaient point,
car
il est libéré de lui-même.

 

40

Le fou
exécute ses actes de charité
à la vue de tous,
récoltant éloges et vanité,
et perdant les fruits de la vertu.

L’homme de religion
porte l’humilité
sur sa tête comme une couronne,
devenant la proie de la vanité.

L’homme de sagesse
évite les actes de charité publics,
sachant que seule
la bonne action exécutée dans l’obscurité
apporte véritable mérite
et nourrit l’âme.

Le sage taoïste,
habitant le néant,
ne se soucie point du mérite
et ne fait que
ce que la compassion lui dicte,
indépendamment de ce que
sa bonne action soit exécutée en public
ou dans la sécurité de l’obscurité.

Le vrai soi,
centré dans le Tao,
ne peut être lésé par les éloges
et n’a nul besoin de
la nourriture de l’humilité.

Le vrai soi
fait partie de l’absolu
et est vraiment libre.

 

41

La liberté véritable,
c’est vivre
dans le détachement total,
libéré du désir
et de l’ignorance.
C’est résider
dans le silence et le néant,
d’où
proviennent sagesse et compassion,
en harmonie totale avec
le flot éternel du Tao.

Le sage taoïste
ne se raccroche point
même à la liberté.
Il est
véritablement libre.

 

42

Est-ce que tout provient du Tao ? 
Des bébés en proie à la famine,
leurs mères gonflées de chagrin ?
Des enfants-soldats, drogués,
taillant des êtres humains en morceaux ?
Des guerriers dans le ciel
infligeant la souffrance aux êtres sans défense ?
Des êtres innocents,
respirant la mort,
faisant la queue pour l’abattoir ?
Cette souffrance infinie provient-elle du Tao ?
Et ces cadavres minuscules et décharnés,
une fois leur souffrance faite,
retournent-ils au Tao ?

Si nous sommes vides,
pourquoi répandons-nous tant de sang ?
Si la réalité est dans mon esprit,
pourquoi les cadavres exhalent-ils ?

Comment puis-je polir mon miroir
quand mon manteau porte des taches de sang ?
Comment puis-je me cacher dans le néant
quand la souffrance est si réelle ?

Si la réalité est illusion,
pourquoi les cris qui atteignent mon oreille
ne s’estompent-ils point ?

Comment puis-je être en quête de paix quand
des gens sont en quête de nourriture ?

Ce n’est qu’au moment où l’on vit
en harmonie avec le Tao
que vient l’harmonie.
Il n’y a point d’autre moyen.
Ce n’est qu’au moment où compassion et sagesse
coulent en abondance
du néant et du silence
qu’échoue la cruauté
et prévaut la pitié.

 

43

Le sage taoïste
est éclairé
tel un nouveau-né
avant que la première pensée
n’infiltre
son esprit vierge.
Le sage taoïste
est aussi invincible
qu’un jeune enfant
protégé par l’innocence.
Le sage taoïste
se déplace dans le monde
mais réside dans
le Tao.

 

44

L’homme d’intellect
recherche sens et synthèse,
et tente désespérément de dissoudre
les grands paradoxes de la vie.
La personne proche du Tao
– n’ayant besoin ni de sens, ni de synthèse –   
vit en harmonie avec les paradoxes,
car ils sont le langage imparfait de l’âme
montrant du doigt l’ineffable.

 

45

Le Tao est absolu et
ne dépend de rien,
surtout point des prêtres et des disciples
qui transforment l’inconcevable
en doctrines d’influence.

Le Tao n’est point un concept
et ne peut point être répandu par des mots.
L’absolu n’a point besoin de promotion,
car il est nulle part et partout.

Le sage taoïste
n’a aucune mission à accomplir
et préfère être
silencieux et invisible.

 

46

L’ignorance
n’est point
un manque de connaissances,
mais un manque de foi
en l’inconnaissable.
L’homme d’ignorance
se raccroche à la connaissance
comme si la connaissance pouvait expliquer
l’inexplicable.
Le sage taoïste
vit
en harmonie
avec le mystérieux.

 

47

L’ignorance
est la racine
de toute souffrance.

L’homme d’ignorance
tente d’échapper à la souffrance
en accumulant son savoir,
et ce faisant, augmente
son ignorance.

L’homme de sagesse
tente de trouver le sens à la souffrance
par la connaissance,
et ce faisant, augmente
sa souffrance.

Le sage taoïste
mange des abricots en été
et se tient près du feu en hiver.

 

48

Dans leur agitation,
les gens d’ignorance
tentent d’étancher
leur soif de vivre
avec des objets de désir,
qui,
comme l’eau saumâtre,
les laisse
encore plus assoiffés et
plus agités qu’avant.

Accepter le néant
et se faire silence
apporte paix à l’homme agité,
car le Tao
est comme
un puits sans fond
qui déborde
d’eau fraîche.

 

49

Le sage proche du Tao
disparaîtra-t-il
dans un monde où l’ego est la norme ?
Le désespoir mènerait-t-il le sage hors du Tao
si sa compassion se transformait en amertume ?
N’est-il point inévitable
dans un monde gouverné par l’ignorance
que l’esprit nouveau-né devienne étranger à lui-même
avant même qu’il n’aie fait ses tout premiers pas ?
L’innocence n’est-elle point détruite par la cupidité
avant même que l’innocent n’aie eu une chance
de choisir ?

Notre harmonie avec le Tao serait-elle à jamais perdue ?

Ne désespérez point.

Le Tao est en nous ;
et nous sommes dans le Tao.
Il n’est point de séparation possible d’avec
le Tao. 

Comme la foudre
embrase le ciel nocturne,
un instant d’éveil
par millénaire
tiendra l’ignorance au loin. 

Le Tao n’a aucun pouvoir,
mais il est invincible.

Le Tao est comme l’eau vive,
qui est douceur et
semble soumise
à la dureté ;
mais les montagnes sont poncées et avalées
par les océans.

 

50

Même lorsqu’on a compris
l’univers dans ses moindres détails
et que l’on a découvert
le mystère de la vie,
l’ignorance demeure entière
si l’on ne réside point dans le néant,
d’où s’écoule toute compassion.

Même si l’on n’a aucune éducation
et que l’on ne sait point même écrire son propre nom,
on est un véritable sage taoïste
pour peu que l’on réside dans le néant,
d’où s’écoule toute compassion.

 

51

Cesser de penser est folie
quand il est question de survie,
mais plus grande folie encore
est de ne point pénétrer dans le silence
là où la pensée ne fait point le poids.

Le sage taoïste
pense lorsque penser est nécessaire,
mais jamais ne brise le silence.

 

52

Le son pur de la cloche
pénètre l’oreille
tant de l’homme de sagesse que du fou,
mais le sage taoïste
entend
l’appel silencieux et clair du Tao.

 

53

L’abondance et la beauté
de la vallée verte et luxuriante
sont vues tant par le fermier, le poète que le guérisseur,
mais le sage taoïste
voit la splendeur du Tao.

 

54

Les sens remplissent nos esprits
de par un torrent perpétuel
de formes et de sensations
qui poussent l’homme d’ignorance à agir.
Le sage taoïste n’agit point,
car il ne voit
que néant et silence.

La personne en harmonie étroite avec le Tao
ignore la volition
et n’est mue que par la compassion
qui émane du silence.

 

55

L’humble personne proche du Tao
diminue chaque jour.
Une fois qu’elle aura complètement renoncée à elle-même,
il ne restera plus que son vrai soi.

 

56

L’éveil n’est point un gain ;
c’est la perte de tout ce qui est cher.
Même la sagesse et la vérité disparaissent
quand seuls le silence et le néant restent.

 

57

Le fou impatient
traverse le fleuve déchaîné
pour être entraîné par les torrents.
L’homme de sagesse
utilise la sagesse
comme astuce efficace
pour atteindre l’autre rive.
Le sage taoïste
a la patience
d’attendre
jusqu’à ce que s’apaisent les torrents,
mais alors il ne traversera point le fleuve,
car il s’assoira sur les berges,
à son aise,
admirant le parfait reflet
de la lune
sur les eaux silencieuses.

 

58

La personne en harmonie totale avec le Tao
est aimable
non point pour la récompense,
ni par obéissance,
mais
elle est aimable
parce qu’elle
est aimable.

 

59

La personne proche du Tao
ne voit aucun dessein,
n’a point de but,
pourtant elle mène une vie
qui a un dessein
et
 atteint chaque but.

 

60

L’homme d’ignorance a besoin de buts ;
il agit selon les plans.
L’homme de sagesse n’a point besoin de buts ;
il agit selon ses prises de conscience.
Celui qui est en harmonie avec le Tao
n’agit point ;
il ne fait que
ce qui vient ensuite.

 

61

Sans le Tao,
perdre est une manière de perdre,
vaincre est une manière de gagner.
Avec le Tao,
perdre n’existe point
et vaincre n’a point d’importance.

 

62

L’homme de sagesse sait que
c’est seulement
lorsqu’on dissimule sa lumière
qu’on la diffuse.
La personne en harmonie avec le Tao
ne sait point même
qu’elle a
une lumière à dissimuler.

 

63

Le mot véritable
n’existe point,
car le Tao
n’a
point de nom.

 

64

Le fou
est contrôlé par la pensée.
L’homme de sagesse
contrôle sa pensée.
Le sage taoïste
vit
dans le silence.

 

65

La pensée
façonne
l’homme d’ignorance.
Le sage taoïste
est formé
par silence.

 

66

L’homme d’ignorance se plaint et maudit
quand l’apparemment plein
s’évapore
à son contact.
L’homme de sagesse recherche furtivement
la justice dissimulée dans l’injustice.
Le sage taoïste sait que
le solide
est illusion
et que la justice
est inatteignable
là où règne la cupidité.

Le sage proche du Tao prend
désillusion et futilité
comme voie menant
à
l’éveil.

Celui qui se déplace avec le Tao
vit la vie
à chaque instant
en harmonie spontanée
avec son vrai soi
comme si la vie
était l’unique signification.

Selon la personne en harmonie totale
avec le Tao,
la signification est secondaire
et la futilité inexistante.

 

67

L’homme de sagesse considère l’errance
comme un vice.
La personne proche du Tao
utilise l’errance
comme vertu.

 

68

L’homme de sagesse façonne son destin
par de nobles pensées.
Le sage taoïste
n’a point de destin à façonner.

 

69

La personne en harmonie avec Tao
ignore la justice
et n’observe aucune loi :
il
est mû
par la compassion.

 

70

Au moment où l’on s’y attend le moins,
l’ego,
déclaré mort,
se gonflera dans l’esprit
et, l’espace d’un instant,
on semblera aussi écarté du Tao
que le ciel de la terre.

Cela ne vous est-il jamais arrivé ?
Ne désespérez point.
Laissez aller.
Faites ce qui vient ensuite.

Accepter l’échec
procure un sentiment de grande humilité
qui s’apparente à l’éveil.
L’espace d’un instant on découvre
que ciel et terre font un et
que jamais n’a-t-on été séparé du Tao.

Le sage taoïste
vit en harmonie avec l’échec
et n’échoue jamais.

 

71

La compassion peut servir un programme destructeur.
La sagesse peut être de petites paroles égoïstes visant à impressionner.
L’amitié peut être aussi inconsistante qu’une bulle sur une vague.
La matière se transforme facilement en poussière.
Le succès est une illusion nourrie par l’ego.
La popularité est sans substance et inconsistante.
La vie même est passagère :
une danse d’ombres sur le mur.
Pourtant toutes ces choses –
compassion,
sagesse,
amitié,
matière,
popularité,
vie –
sont vraies
dès qu’elles s’élèvent hors du néant.

 

72

Camouflée telle la vertu dans toute sa splendeur,
la vanité rôde,
prête à frapper et à dévorer
l’innocence.
L’homme d’ambition constitue sa nourriture de base,
fasciné qu’il est par son éclat.
L’homme de religion est la proie de la vanité,
obsédé qu’il devient par le salut.
L’homme de sagesse devient la victime de la vanité,
car il tombe en amour avec les concepts de la vertu.

La personne en harmonie avec Tao
est à l’abri de la vanité,
car elle ne se raccroche point à la vertu,
mais habite le néant
et use du silence comme bouclier.

 

73

L’ego est un maître terrible
à qui nous mène droit à
la détresse.
Une fois l’esprit
épuisé,
nous voilà
à jamais
perdu.

Le sage taoïste
n’a point d’ego
qui mènerait
son esprit
à l’épuisement.
Il n’est jamais trop occupé,
car il ne fuit point
son vrai moi.

 

74

Le désir est le carburant de l’ego.
Nul ne trouvera son vrai soi
aussi longtemps que ce feu brûlera en lui.
Même le désir de vertu
finira par le corrompre.
La véritable bonté provient du néant,
là où la pensée s’est arrêtée et
le feu s’est éteint.

 

75

La compassion transforme
la culpabilité en innocence
comme elle tourne le grotesque
en véritables rencontres
pointant vers l’ineffable. 

Le vrai moi est aussi innocent que l’arbre,
avec ses racines ancrées dans la terre
et ses branches qui épousent le ciel.

 

76

L’éveil
est comparable à l’enfant
qui tend les mains vers
une bulle exquise
flottant devant lui,
comme hypnotisé
par ses reflets de lumière.
 Et quand elle éclate
à son toucher,
il fixe,
surpris et émerveillé,
sa vacuité
dans l’air vide.

77

Le silence du sage taoïste
est plus puissant que
les clameurs des démagogues,
pourtant son silence ne peut être entendu
que par les êtres silencieux.

78

Lancer des insultes
au sage taoïste,
c’est comme
lancer des pierres
à un espace vide.

Le sage taoïste
ne se raccroche à rien
et ainsi
n’a rien à perdre.
Il ne peut être blessé,
car il a accepté
le néant.

 

79

Il est vrai que dans cette vie
la souffrance
soit inévitable,
pourtant ce n’est point chaque souffrance
qui soit inévitable.

L’homme d’ignorance
crée ses propres agonies
lorsqu’il permet à
ses désirs, sa cupidité et sa haine
de transformer la fiction habitant son esprit
en la réalité de la souffrance.

Le sage taoïste
ne souffre point
des tourments qu’inflige l’esprit
causés par
les désirs, la cupidité et la haine.
Il
évite
l’inévitable,
car son silence est complet.

Quand il fait face à l’inévitable,
le sage taoïste
souffre avec
équanimité et patience
que seule l’acceptation du néant
peut apporter.

 

80

L’homme de cupidité s’évertue à trouver le bonheur
comme si c’était un bien
qui pouvait être remporté ou acheté.
Il ne peut comprendre que
le bonheur n’est point un bien.
C’est une qualité spirituelle
aussi élusive que la brise qui caresse votre joue.

Les êtres qui ont trouvé
ce qu’ils croient être le bonheur,
vont s’y raccrocher désespérément
et le détruire,
comme celui qui écrase une belle fleur
en l’étreignant passionnément.

Le sage taoïste sait que :
Si le bonheur est un sentiment constant,
alors il n’existe point.
Si le bonheur est un but,
alors il va disparaître
au moment où le but sera atteint.
Si le bonheur est la satisfaction de
l’ego,
alors c’est une sorte d’enfer.

Se raccrocher au bonheur
gonfle l’ego
et
détruit la compassion.

Les gens proches du Tao
ignorent l’ego :
il n’ont point besoin de bonheur,
puisqu’ils sont en vie.
 

81

Servir l’ego,
c’est vénérer une fausse identité
créée par soi-même.
C’est comme un homme qui souffre d’amnésie
qui se réinvente parce qu’il
a oublié
qui il est.
C’est comme vivre dans un rêve éveillé.
Lorsqu’on s’éveille du rêve,
on découvre que
l’image dans le miroir
est l’image d’un étranger,
pourtant notre vrai moi.
 
À ce moment d’éveil
lorsque rêve et réalité se démêlent,
on réalise que
ce que l’on a considéré
comme étant notre vrai moi
n’a jamais existé.

Plus l’on se rapprochera pour voir l’étranger,
plus l’image dans le miroir va s’effacer
et disparaître.

L’être véritablement éclairé
regarde dans le miroir
et ne trouve
que néant
dans son reflet.

 

82

La personne proche du Tao
vit
sans espoir
et n’est jamais déçue.
Sa gratitude
ne connaît point
de bornes.

83

Le sage taoïste
n’est point cruel au point de
montrer l’autre joue.
Il s’en va, tout simplement.

Le sage taoïste
n’abandonne point
pour gagner.
Il refuse de se battre.

Pourtant, au sein du véritable danger,
s’il n’est point d’autre solution,
le sage taoïste
affrontera
le destructeur
tel un véritable guerrier
qui n’a rien à perdre,
car sa puissance provient
du néant.

 

84

Le sage taoïste
préférera perdre la face
plutôt que de manipuler autrui
pour sauver sa face.
Si l’action non-manipulatrice
ne peut le sauver,
il préférera le déshonneur.

Le sage taoïste n’est point touché
par les opinions d’autrui,
car il vit dans le néant
où la réputation n’existe point.
 

85

Le sage taoïste
ne se fie point
aux êtres déclarant leur sagesse,
car il sait que
la sagesse ne se promeut point.

 

86

Le sage taoïste
se méfie des
hautes déclarations de compassion,
car il sait que
la compassion est humble
et opère loin des regards.

 

87

Le sage taoïste
évite
l’homme de sainteté qui se vante,
car il sait que
le vrai soi n’a nul besoin d’éloges.
 

88

Lorsqu’il est incapable d’éviter
les gens qui se délectent du chagrin d’autrui,
le sage taoïste
fait ce qui vient ensuite,
sachant que
son silence est plus fort
que leur effronterie.

 

89

L’homme d’ignorance
se sent froid et seul
quand il pense au
Tao,
indéfinissable,

sans pitié,
au-delà de sa portée.

Le Tao
ne pleure point à ses pieds
lorsqu’il souffre.
Le Tao
ne choisit point son camp
et ne détruit point ses ennemis.
Le Tao
n’est point un ami
qui le protège et le console.
Le Tao
n’a point de visage.

Quand la tempête fait rage autour,
on est à la merci du Karma.
Même le Bouddha se mouille sous la pluie.

L’homme d’ignorance rêve d’un endroit où
le Karma aurait perdu son pouvoir,
et où ses prières
le libéreraient
des conséquences de ses actions.

La personne en harmonie avec le Tao
porte son visage à la pluie,
tremble dans la neige
et transpire sous le soleil.

90

Dans cet infini et implacable
cycle de souffrance,
la loi de cause à effet
règne en maître
et sans relâche
au-dessus de tout ;
le Karma s’impose sur chacun,
bloquant le soleil,
et pourtant son ombre ne tombe point
sur la personne marchant avec le Tao.
 

91

Le chêne dort paisiblement dans le gland.
L’oiseau attend dans l’œuf.
Les réalités fermentent dans les rêves.
Chaque chose et chaque non-chose,
existante et non existante,
repose, latente, dans le
Tao.
Pourtant le Tao n’a rien à voir
avec tout ça.