
Lélément déclencheur de cette conviction fut un cours sur des religions du monde. Un prêtre catholique assez âgé enseignait ce cours, et bien qu'il connaissait certainement beaucoup le Catholicisme, il mest vite apparu clair qu'il n'était pas aussi bien informé au sujet dautres religions. En raison de mon fond biculturel, son manque de compréhension mirritait particulièrement lorsqu'il traitait de la foi et des croyances asiatiques. Mes oreilles ont surchauffé alors que nous discutions de la pratique chinoise du culte des ancêtres. La majeure partie des étudiants présents étaient non Asiatiques et trouvaient ce concept confus. Un compagnon de classe a soulevé la question suivante : Par quel raisonnement, par quelle raison les Chinois sont-ils donc forcés à vénérer leurs ancêtres? Le prêtre gesticula, professa son ignorance, et spécula ensuite que les Chinois craignaient les esprits de leurs ancêtres. Peut-être pratiquaient-ils leur rituel dans lespoir de les apaiser? Par conséquent, ces esprits ne puniraient pas leurs descendants par une quelconque malédiction. Cela était si loin de la vérité quun irrépressible sentiment de révolte a jailli en moi. Je me suis levé dun bond et ai parlé tout haut pour contredire lenseignant. Après coup, jestime avoir probablement fait tout une scène. À ce moment-là, il y a presque deux décennies, l'impulsion insouciante de la jeunesse m'avait possédé - je n'avais pas même considéré une approche plus diplomatique. De cet incident j'ai appris que beaucoup, beaucoup de gens en Amérique navaient pas la moindre idée de ce que signifie le culte des ancêtres pour les Chinois. Ils considèrent cette pierre angulaire de la spiritualité chinoise comme un rituel étrange et exotique, avec tout le cérémonial inhérent aux superstitions primitives. J'ai également appris plus tard que l'opinion du prêtre catholique était plutôt répandue parmi le clergé chrétien. Une opinion chrétienne fondamentaliste a soutenu que toutes les prières non adressées à Dieu ou à Jésus s'acheminaient vers Satan. En conséquence, beaucoup de missionnaires de Taiwan et d'autres pays asiatiques ont foré dans lesprit de leurs convertis lidée suivante : le culte des ancêtres était équivalent au culte du diable. Il est incroyable que cette tradition antique, qui en vérité savère une pratique de noble beauté, puisse être aussi mal comprise, dénaturée et faussée. Alors, que se produisait-il quand, par exemple, quelques chrétiens de Taiwan rendaient visite à leurs parents qui vouaient toujours un culte à leurs ancêtres? Beaucoup refusaient de sapprocher du lieu de pèlerinage, de tenir les bâtons d'encens, ou même de toucher la nourriture qui était donnée en offrande. Tout ce qui entourait le rituel était vicié par la main de Satan, croyaient-ils. Ce niveau d'ignorance, chez un individu qui autrement devrait faire un peu plus preuve de bon sens, est le comble dune méprisable tragédie. Il y a un certain temps, j'ai trouvé par hasard un autre élément qui renforçait davantage le stéréotype négatif du culte des ancêtres - mais cette fois d'un angle séculaire. Avant son décès prématuré, l'auteur et scientifique célèbre Carl Sagan écrivait son dernier livre, The Demon-Haunted World [littéralement : Un monde hanté par les démons]. Dans cet ouvrage, Sagan sinsurgeait contre la propagation de croyances irrationnelles dans le monde. Afin dillustrer le déclin de la pensée scientifique en Chine, lauteur attira lattention du lecteur sur le regain "de pratiques chinoises antiques" telles que le I Ching, instrument divinatoire, et le culte des ancêtres (page 17 [de lédition originale anglaise]). Voilà : on la retrouvait encore, cette confusion occasionnelle qui met sur le même rang culte des ancêtres et croyances superstitieuses aussi primitives que périmées. Apparemment ce sont non seulement lindividu moyen ni les chrétiens fondamentalistes dAmérique qui ne comprennent pas cet aspect de la culture chinoise, mais aussi bien de remarquables intellectuels. Mettons les choses au clair une fois pour toutes: le culte des ancêtres ne découle ni de la peur ni de superstitions, mais bien de la gratitude et du respect - probablement l'échelon le plus élevé de toutes les émotions humaines. « Boire de leau et songer à sa source » est la phrase que les chinois associent le plus souvent avec le concept du culte des ancêtres. Le principe est de ne jamais prendre quoi que ce soit pour acquis. En étanchant notre soif, n'oublions pas le puits d'où l'eau provient. Sans cette source nous ne serions pas en train de boire à longs traits. De la même manière, on devrait jamais, au grand jamais, prendre sa propre existence pour acquise. Sans nos ancêtres nous ne serions pas ici. S'ils n'avaient pas vécu, aimé, lutté, combattu et survécu, nous n'existerions pas. De même que nous chérissons notre propre vie, il est parfaitement raisonnable de chérir nos aïeux, puisque ce sont eux qui nous ont frayé la voie. Voilà le cur du culte des ancêtres: un état de grâce connu sous le nom de gratitude. C'est le sentiment dêtre exceptionnellement privilégié; cest aussi la conscience de représenter un maillon dune chaîne dêtres humains qui sétend jusquà la genèse de l'humanité. Ce sentiment vertigineux de faire partie intégrante de la tradition antique procure puissance et force. À cet égard, le culte des ancêtres ne savère pas nécessairement superstitieux. Nul besoin de croire en lexistence de fantômes ou dêtres spirituels pour éprouver un sentiment de gratitude et d'appréciation. De même, exprimer la gratitude et l'appréciation au moyen dun rituel ne signifie pas toujours une adhésion à lexistence du surnaturel. L'emphase mise sur la gratitude embrasse aussi bien d'autres aspects de la pensée chinoise. Par exemple, elle élève la piété filiale à sa juste place : celle dune éminente vertu. Ce type d'emphase n'existe pas dans lOccident « moderne », où un trop grand nombre de personnes âgées meurent isolées sans être commémorées par leurs descendants. La pratique chinoise offre un contraste important à cette situation lamentable. À cet égard, le culte des ancêtres est tout sauf primitif. La capacité déprouver de la gratitude appose sur lindividu le sceau humain de la dignité; l'établissement dactions de grâces ritualisées sont caractéristiques dun peuple et dune société véritablement civilisés. Une raison pour laquelle beaucoup dOccidentaux éprouvent tant de difficulté à accepter ce concept est l'utilisation fâcheuse du mot « culte ». La connotation de ce mot est entièrement religieuse, avec tout ce quimpliquent les divinités et les suppliants. Dépourvu de toute autre information, lOccidental typique supposera dinstinct que les Chinois considèrent leurs ancêtres comme des dieux comparables à Bouddha ou à Jésus. C'est là une présomption erronée que les Chinois trouveraient ridicule ou risible si jamais ils arrivaient à se figurer lopinion véritable de leurs amis Américains. Jen conviens, les Chinois croient que leurs ancêtres existent en tant qu'entités spirituelles. Cependant, les élever jusquau panthéon divin serait certes tiré par les cheveux ! Peut-être lemploi du mot « communion » serait préférable à celui de « culte ». Quand les Chinois tiennent les bâtons d'encens dans des leurs mains et font face au lieu de pèlerinage ancestral ou à une pierre tombale, ils sont absorbés dans une prière silencieuse aux morts. La teneur de telles prières implique les salutations, la présentation dhommages, l'invitation à partager un repas (doù les offrandes de nourriture), et la demande de veiller à la sécurité des membres de famille. Notez que les prières chinoises aux ancêtres nincluent pas de supplications pour des choses telles que la rémission des péchés ou des transgressions, la victoire sur le mal ou sur ses ennemis, ou bien une admission garantie au paradis. On comprendra aisément pourquoi : les membres de famille trépassés sont au mieux des anges gardiens, pas des dieux. En considérant la chose sous cet angle, la pratique chinoise du culte des ancêtres (ou, devrait-on dire, de la communion avec ceux-ci) apparaît-elle vraiment si bizarre après tout? En Occident, ne nous adressons-nous pas également en prière aux membres de famille qui ont trépassé? Nous le faisons certainement, et sans présumer que cette bonne vieille tante Ruth est devenue, depuis son décès, Ruth Toute-Puissante, la plus grande Sainte de toutes les Saintes du Ciel. Le prêtre catholique de mes jours de lycée ne supposerait jamais que ces prières pour nos chers défunts résultent de vagues craintes du surnaturel. Les pasteurs et les prédicateurs chrétiens n'affirmeraient jamais que de telles prières encouragent le culte du diable. Carl Sagan, en dépit de ses convictions athées, ne les considérerait jamais comme un rituel alambiqué alliant superstition et irrationnel. En essence, ce que font les Chinois équivaut exactement à la même chose. Et pourtant les Américains semblent insister pour entretenir des idées plus ou moins fausses au sujet des coutumes chinoises. Serait-ce dû à un obscur besoin, inhérent à la psyché Occidentale, que de considérer l'Orient comme mystérieux et impénétrable ? Si tel est le cas, la compréhension que nous venons dacquérir savérera peut-être décevante pour certains. En dépit des apparats superficiels et des différents modèles, nous partageons tous le besoin commun et universel d'être en contact avec le monde spirituel. Je dirais en dernière analyse que sous son écorce multiculturelle, notre nature humaine demeure essentiellement la même. Cette compréhension nouvelle moffre aussi une perspective fraîche. Elle m'indique que mes vues aussi prétentieuses quimmatures de lycéen étaient erronées. L'Orient et l'Occident possèdent plus de similitudes que de différences. Une compréhension véritable et mutuelle entre eux n'est peut-être pas un rêve impossible après tout! |
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