
« Tu sais, j'aime bien cette philosophie du Taoïsme, » remarqua un jour un de mes amis, « mais c'est pas toujours facile à comprendre et je me demande à quel point on peut lappliquer à la vraie vie. » Javais entendu des commentaires à cet effet en maintes occasions. Dans ce cas en particulier, mon copain se référait au wu wei - un concept charnière de la philosophie taoïste. On la parfois traduit comme le « non-agir », ce qui, à lesprit occidental, a semblé équivaloir à ne rien faire. Comment cela saurait-il être un enseignement profond? Cétait un samedi après-midi ensoleillé. Nous nous rendions à la plage de Santa Monica pour une séance dexercice physique depuis longtemps nécessaire. Alors que je conduisais sur l'autoroute, mon ami continuait dexprimer sa perplexité: « Cest trop abstrait. Je parie que je suis pas le seul qui ne pige pas ça. » Il navait pas tort : généralement le wu wei n'est pas bien compris. Dans le I-Kuan Tao, linterprétation la plus commune du wu wei est : « agir sans intention » dans le contexte de laltruisme véritable - en d'autres termes, en posant de bonnes actions sans attendre bénéfices ou reconnaissance personnels en retour. Si ceci est certainement une recette valide et un but louable, force est dadmettre que c'est seulement un sous-ensemble de l'enseignement global. On saisira plus aisément le wu wei en tant qu'idéal en observant les polarités inhérentes à lexistence. Les sages taoïstes ne manquèrent pas de constater combien les sots et les dilettantes se cassent la tête pour atteindre un but précis et ne réalisent que très peu concrètement, alors que les maîtres de n'importe quelle discipline semblent pratiquer leur art sans effort et parviennent néanmoins à obtenir des résultats exceptionnels. Pourquoi est-ce ainsi? Nous étions parvenus à destination : le sud de Santa Monica. Librement accessibles au public, plusieurs anneaux et barres en plein air; ainsi chacun pouvait soffrir une jolie séance de gymnastique tout en profitant du soleil et peut-être aussi en prenant plaisir à lorgner quelque peu les autres gens. La brise marine gorgeait nos intérieurs de pur bien-être. Les véritables maîtres d'arts martiaux interprètent le wu wei comme « laction spontanée » ou le « flux naturel, sans effort ». Daucuns savent que Bruce Lee est le fondateur du Jeet Kune Do, un style qui, tout comme l'homme lui-même, était imprégné d'emphase sur la vitesse et la puissance. Mais peu sont au courant de ce qu'il ait également fondé le Wu Wei Gung Fu, un art martial dont lultime philosophie sexprimait en ces termes: « Apprenez la technique. Pratiquez la technique. Oubliez la technique. » Au niveau le plus élevé de cette discipline (aussi bien quen d'autres arts martiaux), le guerrier devient un avec le flux de la réalité environnante. Dans cet état d'unité, il peut agir sans besoin de recourir à la volition. Aux yeux des spectateurs, il ne semble pas faire grand-chose et pourtant il fournit le minimum exact d'impact au bon moment afin d'accomplir ce qui doit être fait et pas un iota de plus. Stephen Hays, un des plus grands experts de Ninjutsu dans le monde, l'exprime en ces termes : « Ayant littéralement élu pour domicile linvulnérabilité, le guerrier spirituel supérieur au cur du danger contrôle son environnement à tout instant et ce, sans le moindre effort. » En outre: « Cest en explorant les niveaux raffinés des facultés avancées du taijutsu que le ninja découvre une part plus considérable de grâce dénudée deffort dans l'accomplissement. » On peut constater que ce sont là des descriptions extrêmement précises de l'état de wu wei, quoique les praticiens de Ninjutsu puissent ne pas utiliser ce terme exact. Un maître américain, qui répond au nom de Vernon Turner, a démontré le principe du wu wei lors dun spectacle public légendaire tenu il y a vingt-cinq ans dans la région de Hampton Roads en Virginie. Sans formation formelle dans les arts martiaux, Turner a défié des combattants expérimentés à une épreuve de combat. Pour cette épreuve il a fait face à des ceintures noires chevronnées en succession rapide, et même à un certain moment contre six ceintures noires simultanément. En quelques secondes et à l'aide dun seul doigt, il les a tous défaits. Comment a-t-il fait? Turner a décrit plus tard qu'il nétait « quun instrument, un brin dherbe soufflé par le vent: l'herbe sincline, mais cest le vent qui fait tout le travail. » Il a insisté sur le fait que la force derrière ses mouvements n'était pas sienne; il avait simplement fait un avec le courant et sétait laissé porter par lui. « Quand je me tiens sur la natte enracinée dans la grâce de cette extraordinaire expérience, » a-t-il écrit, « et vois mes adversaires planer dans les airs et tomber à mes pieds sans effort conscient de ma part, quand je sens mon corps se lever et tomber tel le souffle cosmique, je suis empli dhumilité pour la vie. » Mon ami et moi discutions de cela pendant que nous nous tenions près des anneaux, attendant notre tour. Une fille au nom de Trish exécutait ses routines. Ses mouvements étaient solides et gracieux. Acrobate naturelle, elle était de loin la meilleure athlète sur la plage. Il y a plusieurs années, un agent de Hollywood la découverte aux anneaux et l'a lancée dans une carrière de doublure pour dimportantes stars de cinéma (elle a exécuté des culbutes et des sauts périlleux au grand écran pour Kathleen Turner dans La guerre des Rose et aussi pour Michelle Pfeiffer dans Le retour de Batman). Nous étions loin dêtre aussi doués qu'elle et ainsi avons dû travailler plus fort à nos propres routines. Le concept de wu wei ne se limite pas au Kung Fu. Chaque individu créatif a éprouvé un certain « flux » à un moment ou à un autre. Cette expérience se fait plus évidente en peignant une toile ou en jouant dun instrument de musique, parce que ces activités rendent tout à fait facile, voire naturel, de se couler dans ce fleuve non-physique d'énergie que nous tentons de décrire. Une fois immergé dans cet écoulement, on perd toute perception du temps et délaisse l'idée du « Moi ». La conscience se dilate alors pour embrasser chaque aspect de l'activité dans laquelle lon est engagé; nos mains semblent développer un esprit propre à elles, n'exigeant plus notre contrôle conscient. On peut même confortablement se retirer à lécart dans son propre esprit, prendre plaisir à devenir spectateur pour un moment et sémerveiller de ce travail qui semble sortir de nulle part. Beaucoup plus tard, longtemps après que l'expérience soit terminée, on peut se rendre compte quau cur du flux, nous étions envahis de béatitude. Tout ceci fait partie de la puissance du wu wei. Le wu wei est un état de détente; on se sent libre, et pourtant concentré. C'est l'antithèse du conflit et de la lutte. Seul un attachement émotif aux résultats nous amène à lutter pour accomplir quoi que ce soit. Le wu wei se résume à l'effort sans attachement. À la lumière de ceci, il est aisé de voir comment ce concept s'applique non seulement aux arts martiaux et à la pratique artistique, mais également à linterprétation propre au I-Kuan Tao de donner sans attendre en retour. En sabandonnant soi-même, en pure harmonie avec le courant, on fait du bien à autrui selon ce qui arrive de manière naturelle et ne ressentons nul besoin de récompense ou dapprobation de nos pairs. Le domaine du véritable altruisme (dont les plus cyniques dentre nous nieront lexistence) ne laisse point de place aux soucis concernant lopinion des autres. On y abandonne toute velléité d'être perçu comme un bon samaritain ou un philanthrope, et ceci nous permet de nous concentrer à accomplir la bonne action en tant que telle. « Cest bien joli tout ça, » lança mon ami, « mais ce que je me demande vraiment, cest si tu peux utiliser ce principe à chaque fois que tu le veux? Et le mettre en pratique constamment, ça doit être plus facile à dire quà faire. » Je dus admettre mon incapacité à le faire. De temps à autres jarrivais bien à entrapercevoir la grâce du wu wei¾ ou même à faire un avec elle¾ pendant quelques moments passagers, mais jamais ne pouvais mapprocher dune application constante. Cela exigeait un niveau de maîtrise hors datteinte pour moi. Que lon se pose cette question: est-il possible dappliquer le wu wei dans des occupations autres que les arts martiaux et les projets créatifs? Nous ne passons pas chaque heure de nos journées à danser, à peindre, à jouer de la musique ou à casser des briques à mains nues (quoique certains d'entre nous le souhaiteraient peut-être); alors comment se servir du wu wei dans les sphères les plus ordinaires du quotidien? Pensons-y bien. Le wu wei se résume à sapprocher de lunité avec le flux de la réalité. Ce flux est omniprésent et perpétuel. Nous le représentons comme le courant sous-jacent à l'existence, ainsi par définition la réalité ne peut fonctionner sans celui-ci. Le flux est présent lors de nos interactions sociales avec autrui; il est tout aussi présent quand nous nous adonnons à tout genre d'activité... l'exercice physique, par exemple. C'était à mon tour de passer aux anneaux. Jessayai d'écarter de mon esprit toute pensée concernant les techniques et les positions corporelles¾ je les avais déjà suffisamment intégrées par dinnombrables heures de pratique. J'avais juste besoin de croire en mes moyens et de me détendre, de mabandonner dans l'inévitable. Voilà. Le flux des mouvements forma une configuration, un rythme. Le paradoxe apparent était quon pouvait y puiser seulement quand lon n'essayait pas dy puiser. Sans effort conscient je me balançai d'un anneau à l'autre. Dans cet état transcendant, le difficile est devenu facile et limpossible, banal. Je passai d'un anneau à l'autre. Je changeai de mains en plein ciel à lapex de mon vol. Mon ami en fut abasourdi, de même que les autres qui faisaient la queue. Ils ne sétaient jamais imaginé que de tels mouvements étaient possibles. En mettant pied à terre, l'atterrissage mapparut parfait, telle la dernière note dune composition musicale. Je me rendis alors compte quil y avait foule autour des anneaux. Des applaudissements délirants éclatèrent dans nos oreilles, nous prenant tous par surprise. « Mec, jadore comment tas fait ça, » me lança lun des spectateurs. « Tas donné limpression que cétait tellement facile. » Sans le savoir, il venait tout simplement de moffrir la plus grande des éloges. |
![]()