
Lune des grandes qualités du maître zen Ikkyu était sa vivacité desprit. Elle le servit bien lors dune aventure bien connue, qui se déroula lors de sa jeunesse :
Ce qui frappe dabord lesprit dans cette histoire, cest probablement son humour sournois, le type dhumour qui a toujours fait partie intégrante de la spiritualité taoïste. Tchouang-tseu, notre philosophe vagabond préféré, incarnerait probablement le mieux cette tournure desprit espiègle et pourtant profonde une tournure desprit qui a teinté la tradition zen, lui procurant une saveur bien distincte du bouddhisme originel. Si lon sourit à la manière dont le jeune Ikkyu sest tiré de lembarras, lhumour délivre subtilement la vraie leçon. À un certain niveau, elle nous fait bien comprendre que les objets matériels ont aussi une durée de vie, à linstar des êtres vivants. Si lon peut reconnaître notre propre mortalité, on peut certainement saisir le caractère éphémère de nos diverses acquisitions matérielles. Elles peuvent nous laisser à tout moment, peu importe à quel point nous les apprécions, peu importe à quel point nous nous y accrochons. La plupart dentre nous sommes attachés à nos possessions matérielles et continuerons de nous y accrocher même après avoir entendu lhistoire dIkkyu et saisi son message. Nous nous sentons tous contrariés lorsque nos possessions sont détruites, endommagées ou subtilisées. Les protéger contre les dommages ou le vol semble nous accorder une certaine paix temporairement, du moins. Je suis aussi coupable que nimporte qui. Je me rappelle les bandes dessinées collectionnées lors de mon adolescence. Un jour, par accident, une goutte deau est tombée sur la couverture dun certain exemplaire. Jai explosé de colère parce que leau avait fait un rond apparent, gâchant la perfection de la couverture. La décision était sans appel : je devais me procurer une nouvelle copie quoique, comme la plupart des adolescents, jétais assez fauché. Les années passèrent sans que je ne réalisasse ma folie. De bandes dessinées, mes acquisitions se substituèrent en logiciels et matériel informatiques. Reste que le schéma comportemental demeurait le même : je devais posséder davantage et ne rien laisser méchapper. Cétait le cur du problème. Je ne pouvais rien laisser aller. Une vraie bête de somme, jétais. Jaccumulais des boîtes pleines de trucs que je navais ni regardés ni utilisés depuis des années. Le temps sécoulait, et je mavouais incapable de me remémorer le contenu de certaines boîtes. Tant de possessions sétaient évaporées de mon esprit ; ces boîtes auraient aussi bien pu ne pas exister. Mais je me refusais den disposer. La quantité ditems augmentait, mon environnement sencombrait. Je combattais ce chaos envahissant, mais les choses ne semblaient jamais organisées pour bien longtemps. Cétait lune des conséquences de mon incapacité à laisser aller. Lentement mais sûrement, je me noyais sous un torrent de fouillis. Je savais bien que javais un problème, mais jétais incapable de changer. Je me procurai des livres et des cassettes audio destinées à améliorer le sens de lorganisation, pour les voir mencombrer encore davantage. Cétait avant que je me mette à létude de la philosophie du Tao, cétait avant que je comprenne que possédais déjà en moi tout ce dont javais besoin. Plus jétais à la recherche de solutions externes, plus je mengonçais dans le bourbier. Le jour où jai lu lhistoire dIkkyu, jai soudain pigé. Je me suis demandé comment le maître avait réagi au stratagème du jeune moine qui cherchait à séchapper de ses responsabilités. Sil ne pouvait lâcher prise, alors lincident lui serait cause de misère colère contre linattention dIkkyu, et tristesse davoir perdu quelque chose daussi précieux. Sil prêchait vraiment par lexemple, et que la similitude entre « lespérance de vie » des objets matériels et celle de la vie humaine était limpide à son esprit, il serait capable doublier la tasse de thé et daccepter cette perte en toute sérénité. Pour moi, ce lien entre les possessions matérielles et la question fondamentale de la vie et de la mort mouvrait une nouvelle perspective. Aussi difficile que cétait de me détacher des possessions matérielles, elle mamenait à réaliser que si, pour une raison ou une autre, je devais méteindre soudain, je naurais pas dautre choix que de laisser tout disparaître. Aucune autre alternative possible ! Pensée lourde de gravité, sil en est ! Pourtant la mort nest point la seule chose qui puisse nous séparer de nos possessions chéries. Nimporte quel désastre, quil fût majeur ou mineur, pourrait faire le travail. Si notre maison prenait feu dune façon ou dune autre, nous naurions pas le choix de faire le deuil de nos possessions, un point cest tout. Ceci nous amène à la prochaine question : pourquoi attendre ? Pourquoi attendre le point où nous navons plus le choix dapprendre à lâcher prise de façon douloureuse ? Pourquoi attendre de se retrouver sur notre lit de mort ou face au désastre pour élever notre conscience ? Pourquoi ne pas commencer à lâcher prise maintenant ? Je commençai à fouiller dans mes boîtes. Jy découvris bon nombre dordinateurs vétustes, incapables dexécuter les programmes daujourdhui. Je my étais accroché pour aucune raison valable. Je les déménageais de place en place, luttant contre leur poids collectif, en toute inconscience. Pour lutilité que ces vieux systèmes représentaient pour moi, jaurais aussi bien pu traîner des rocs massifs dun endroit à un autre. Et le fouillis commença de disparaître de ma vie. Je remarquai que javais plus dénergie dans un environnement de travail dépouillé. Tant que le fouillis était présent, lesprit devait lui faire sourde oreille. Cela exigeait une certaine dose dénergie mentale relativement peu, mais un effort constant qui, au bout dune heure ou deux, pouvait savérer épuisant. Jamais je navais soupçonné le degré de pression que cela moccasionnait, jusquau jour où il seffaça soudain, me laissant au sein dune mer de tranquillité et de soulagement énorme. Enfin jétais en mesure de comprendre le chapitre 48 du Tao Te Ching : Poursuis létude, gain quotidien Avant de comprendre le Tao, jétais à la quête effrénée de la connaissance. Jacquérais de plus en plus dobjets matériels, mais aucun ne mapportait ce que je voulais vraiment. Jai fini par me retrouver au sein dun fouillis, qui, à son tour, me causait stress et agitation. Je déployais tant defforts, sans pour autant gagner le moindre avantage significatif. Jincarnais lopposé exact du wu wei. Maintenant que je me trouve sur la voie du Tao, je lâche de plus en plus prise chaque jour. Plus je jette de trucs, mieux je puis utiliser ce qui reste. Plus je me simplifie la vie, plus il mest aisé datteindre la sérénité et la paix desprit. La sagesse de lhistoire dIkkyu est inextricablement liée à celle du Tao Te Ching. Ce matin, jouvrais une nouvelle boîte et tombais sur ma collection de bandes dessinées vingt ans que je ne les avais regardées. Je dus reconnaître que ces mondes dépeints avec force couleurs et fantaisie néveillaient plus mon intérêt. Je pouvais plutôt travailler sur ma propre réalité et la rendre aussi colorée quelle se doit une aventure parsemée de défis, dexplorations, de découvertes, de relations personnelles et dillumination. La bande dessinée à la couverture endommagée ainsi que son substitut se dérobaient à mon il, à jamais perdus avec le passage du temps. Quil en soit ainsi, me suis-je dit. Réfléchissant au fanatisme dacquisition de mes années dadolescence, il ne me restait plus quà en rire. Oui, cest une certaine forme de divertissement que mont procuré au cours des années mes propres luttes insensées, mon fanatisme injustifié de possessions matérielles. Peu à peu, jai compris pourquoi les sages de lAntiquité considéraient le monde il scintillant, sourire chafouin sur les lèvres. En apprenant la leçon de vie du lâcher prise, lhumour est non seulement le meilleur atout de lenseignant cest aussi la récompense dune leçon bien apprise ! |
![]()