
Pour moi, lune des leçons les plus ardues à maîtriser consiste à transcender lego. À un niveau intellectuel, je puis comprendre tout le raisonnement derrière la leçon, mais quand vient le temps de prêcher dexemple, mes actions font souvent défaut aux idéaux que jenvisage. Autrefois, mon ego avait tendance à se manifester sous la forme dun ardent désir davoir raison. Son effet était insidieux la plupart du temps, jignorais linfluence quil exerçait sur moi. Cétait une force négative puisquil ne mamenait pas à rechercher des vérités plus profondes ou à favoriser les éclaircissements. Au lieu de cela, il se contentait de tordre mes pensées jusquà ce que je sois convaincu de ma propre rectitude. Fort de cette conviction, je me lançais avec une énergie maniaque dans la démonstration de mon point de vue, déterminé que jétais de gagner à nimporte quel prix. Parfois mon point de vue correspondait à la réalité objective ; parfois non. Aveuglé par mon ego, il métait impossible de percevoir la différence entre les deux. Et même sil savérait en fin de compte que javais parfaitement raison, la victoire métait creuse et vide, ayant été obtenue aux dépens de lharmonie et de la compassion. Je me rappelais bien de garder mon ego sous contrôle, or le moment où quelquun sattaquait à mes vues, je faisais tôt de renoncer à mes pense-bêtes et sautais à pieds joints dans léchauffourée. Tout se passait comme si je nétais pas vraiment responsable, comme si mes actions et mes mots passaient sous la gouverne de mon ego querelleur, à la gâchette si facile. Je désespérais de jamais me débarrasser de lui. La situation semblait désespérée. Il mest venu à lesprit que les histoires réussissent souvent à produire un effet là où les doctrines et le raisonnement échouent ; ainsi je puisai à même le trésor des enseignements traditionnels. Je dénichai une histoire de Su Dongpo, lun des grands poètes chinois qui vécut il y a environ mille ans, dans la dynastie de Song. Su Dongpo étudiait les enseignements bouddhiques avec avidité et en discutait souvent avec son bon ami, le maître zen Foyin. Tous deux vivaient sur les rives dun fleuve la résidence de Su Dongpo se trouvait sur le côté nord et le Temple de la montagne dorée de Foyin sur le côté sud. Un jour, linspiration happa Su Dongpo et il écrivit ces vers : Je mincline devant le ciel dans le ciel Impressionné par lui-même, Su Dongpo chargea un domestique de porter ce poème à Foyin. Il était persuadé que son ami serait tout aussi impressionné que lui. Foyin lut le poème, et il y reconnut immédiatement un hommage au Bouddha et une déclaration de raffinement spirituel. Les « huit vents » dans la poésie se référaient à léloge, le ridicule, lhonneur, le déshonneur, le gain, la perte, le plaisir et la misère forces interpersonnelles du monde matériel qui mènent et influencent le cur de lhomme. Su Dongpo manifestait le haut niveau de spiritualité qui était le sien, où ces forces ne laffectaient plus. Le sourire aux lèvres, le maître zen écrivit le mot « pet » sur le manuscrit et le retourna à Su Dongpo. Comme Su Dongpo sattendait à des compliments et à un sceau dapprobation, on simaginera sans peine à quel point il fut choqué de lire ce que le maître zen avait écrit. Il piqua une crise : « Comment ose-t-il minsulter de la sorte ? Il est vraiment nul, ce vieux moine ! Jai bien hâte dentendre ses explications ! » Imbu dindignation, Su Dongpo commanda sans détour un bateau qui le mènerait à lautre rive. Une fois parvenu à destination, il bondit vers le temple. Il voulait trouver Foyin et exiger des excuses. Il se heurta à une porte fermée. Il y découvrit néanmoins un morceau de papier, avec les deux lignes suivantes : Les huit vents ne peuvent magiter Ces quelques mots eurent leffet dune douche froide. Foyin avait anticipé cette visite impétueuse. La colère de Su Dongpo séteignit soudain, alors quil comprenait ce que son ami voulait dire. Sil était vraiment un homme spirituellement raffiné, dune indifférence parfaite aux huit vents, comment pouvait-il être provoqué aussi facilement ? De par quelques coups de crayon et un effort minimal, Foyin avait prouvé que Su Dongpo nétait pas aussi spirituellement évolué quil prétendait lêtre. Honteux mais plus sage, Su Dongpo reprit tranquillement son chemin. Ce fut un événement décisif dans le développement spirituel de Su Dongpo. À partir de ce moment, il devint un homme dhumilité, et non seulement une personne qui se vantait de posséder cette vertu. La lecture de cette histoire ma procuré un certain soulagement. Gérer lego semblait être un défi humain perpétuel ; il y a mille ans, cette tâche était aussi épineuse quelle lest aujourdhui. Si elle causait des ennuis au grand Su Dongpo lui-même, alors il mapparut normal que de simples mortels, dont je suis, éprouvassent au moins quelques problèmes. Lhistoire dresse une distinction claire entre le fait de savoir une vérité et la vivre. Lintelligence supérieure de Su Dongpo était incontestable, reconnue par ses contemporains et les générations ultérieures qui ont étudié sa poésie. Selon toute probabilité, il devait très bien comprendre les huit vents. Malheureusement, cétait une compréhension intellectuelle qui ne se traduisait pas en action correcte ou en inaction appropriée. De la même manière, ma propre compréhension de lego ne se traduisait pas en la capacité de le contrôler. Jétais dépourvu de véritable maîtrise. Je ne comprenais le raisonnement derrière la leçon quà un niveau rationnel. Je continuais donc de commettre les mêmes erreurs, encore et encore. Cest une chose que dêtre en mesure de percevoir la voie ; cen est une autre que de la fouler. Peu à peu, jarrivai à saisir la vérité. Lego opère dans un contexte social. Su Dongpo recherchait lapprobation de ses pairs parce quil avait grand besoin déloges et dadmiration. Car lego, lui, ne veut que « bien paraître » devant les autres, un point cest tout. On peut le comparer à un masque que lon porte afin de jouer un certain rôle dans la vie. Ce masque se retire lorsquon se retrouve seul loin du contexte social, puisquà ce moment, on na pas besoin de se forger une image pleine de panache pour sauver les apparences. Ceci signifie quune élimination totale de lego ne saurait être un but réaliste. En tant que créatures sociales, la plupart dentre nous éprouverons toujours le besoin de se retrouver en compagnie dautres êtres humains. Une certaine part de lego subsistera tant et aussi longtemps que persisteront les interactions humaines, peu importe le degré de sainteté des participants. Peut-être est-ce la clé. Je sentais que je devais « me débarrasser » de lego dune façon ou dune autre. Se pouvait-il que je maie donné une tâche impossible ? Et si je concentrais mes efforts sur la libération au lieu de lélimination ? Lego a le don de nous asservir en nous rendant trop dépendants de lopinion dautrui. Et dès que nous cédons à sa soif dattention, force est de constater quelle ne saura jamais être satisfaite. Un artiste peut être lidole de millions de personnes et, une fois face à ladulation dans un stade empli de fans, se sentir encore tout à fait seul. Une fois que lego se gonfle outre mesure, il peut facilement devenir un trou sans fond, désirant toujours davantage. Ainsi, par libération de lego, je ne veux pas dire lextinction de lego dans le sens bouddhique, et encore moins sa suppression ou le déni de son existence. Ces deux dernières méthodes font partie des manières les plus inadaptées de soccuper de lego. Se libérer de lego signifie tout simplement de se tenir loin de son emprise afin de ne pas être asservis par sa domination. Ce que lon veut, cest maîtriser lego et non pas être son serviteur. En ce qui me concerne, ceci signifie dabandonner le besoin de défendre mes points de vue. Je renonce au désir de convaincre ou de persuader autrui. Je puis conserver mes opinions sans faire de remarques, ni prouver quoi que ce soit, ni justifier mes prises de positions. À linstar de Su Dongpo, je me fâchais facilement de ne pas obtenir lapprobation ou laccord auxquels je mattendais. Il était facile pour lego de masservir, car javais besoin que les autres sachent que javais raison. Quand je me libère de cette illusion, tout mapparaît plus clair. Je commence à comprendre quêtre sur la défensive constitue un monstrueux gaspillage dénergie dont il ne ressort rien dutile. Mes opinions ne gagnent aucune validité à les défendre ; elles ne perdent rien à leur validité quand je choisis de ne pas les défendre. Moccuper du problème de lego nest toujours pas facile pour moi cela le sera-t-il jamais ? mais grâce à Su Dongpo et aux réflexions que suscite son histoire, me voilà devant une direction nouvelle, fort de quelques idées neuves et réellement applicables. Il y a de la lumière au bout du tunnel. Ma situation nest peut-être pas si désespérée après tout ! |
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