
Ne point safficher et ainsi être vu tel que lon
est Au chapitre 24, on retrouve la même idée exprimée en des termes quasi identiques : Qui saffiche nest pas vu tel quil est Étant donné la brièveté et la concision caractéristiques du Tao Te Ching, cette répétition est remarquable et intéressante. Elle nous indique que cest là une leçon dimportance et que lon devrait y prêter une attention toute particulière. Bien des gens pourraient penser que cest là une leçon facile à maîtriser, puisquils ne se perçoivent pas comme des mas-tu-vu. Ils peuvent être du type timide qui normalement ne naffiche pas, qui ne cède point à la présomption ni à la vantardise, et ainsi ils auraient limpression de ne rien avoir de neuf à apprendre ici. Si lon regarde par-delà la surface cependant, force sera de constater que la réalité nest pas aussi simple, car le besoin délévation propre à lego revêt bien des formes subtiles. Par exemple, il est très facile pour celui qui suit le Tao de se considérer supérieur à celui qui na jamais entendu parler du Tao. La philosophie de Tao étant plus sophistiquée, plus élégante et plus cohérente que bien dautres systèmes de croyance, il est facile de présumer sans autre fondement quelle fait de nous un être supérieur pour une raison ou pour une autre. Voilà que nous cédons à la prétention sans même lextérioriser à laide de mots ou dactes. La plupart dentre nous reconnaîtrons cet état de faits, pour peu que lon soit dune franchise brutale envers nous-mêmes. Laissez-moi vous partager un récit qui illustre bien ces subtilités. Cest une histoire intéressante qui traite de grands chapeaux mais probablement pas de ceux qui vous viennent à lesprit. Notre « grand chapeau » est une expression chinoise signifiant la flatterie. Dans la Chine antique, le couvre-chef indiquait la position dun homme dans la société. Les fonctionnaires du gouvernement portaient des chapeaux raffinés, spécifiques au niveau de leur autorité. Ainsi, offrir le grand chapeau à un individu signifiait quon lui reconnaissait un niveau élevé de puissance, le flattant par le fait même. Lhistoire se déroule à lépoque où le gouvernement de lempereur embrassait le système confucéen. Dans ce système, les bureaucrates étaient sélectionnés selon la performance des étudiants confucéens à un examen officiel. Deux étudiants avaient bien fait lors de cet examen et obtinrent, dans une ville éloignée, des postes au sein du gouvernement. Ils rencontrèrent leur professeur, afin de solliciter son congé et lui demander conseil, selon les coutumes de lépoque. Le professeur leur dit : « Dans notre société daujourdhui, la meilleure façon de rencontrer des obstacles est de faire preuve dune franchise brutale ou dêtre trop direct. Donc, dans vos interactions avec les gens, tendez-leur le grand chapeau et les ainsi les choses iront beaucoup mieux. Vous avez raison, maître, » fit lun des étudiants, signifiant son accord dun signe de tête. « De la façon que je perçois le monde daujourdhui, je dois reconnaître que très peu de gens éprouvent une telle aversion des grands chapeaux que vous, mon maître. » Cette remarque plût énormément au professeur. Et ils échangèrent quelques autres plaisanteries ; puis, les étudiants durent quitter. À la sortie de la maison du professeur, une fois hors de portée de voix de celui-ci, létudiant qui avait parlé se tourna vers son camarade de classe et lui demanda : « Et puis ? quest-ce que tu penses du premier grand chapeau que jai tendu ? » Cette histoire regorge dune riche ironie. Le professeur déplorait le penchant des gens ordinaires pour la flatterie sans se rendre compte quil y était lui-même tout aussi sensible. Comme il se voyait au-dessus des autres, il devenait une cible de choix pour les grands chapeaux. Sa propre élévation au-dessus des masses était exactement ce qui le maintenait au même niveau que les autres. La morale de cette histoire est dune importance capitale pour ceux dentre nous qui sont en processus dévolution personnelle. Si nous nous sentons supérieurs davoir appris la leçon de lhumilité, eh bien ! il nous reste encore tout à apprendre ! Le professeur était de ceux qui se félicitent eux-mêmes. Dans son esprit, il était déjà convaincu de ses propres vertus. Il ne laurait jamais crié sur les toits, bien sûr : çaurait été dune grossière présomption. Ce quil ne réalisait pas, cétait sa haute opinion secrète de lui-même était déjà évidente aux étudiants. Il était aveugle à un grand chapeau fait sur mesure pour lui, parce quil était exactement assorti à ses propres pensées intimes, et déjouait donc à merveille ses propres facultés critiques. Le Tao Te Ching nous indique quune telle personne na aucun véritable mérite, parce que lidée exagérée quil se fait de lui-même est basée sur des insécurités plutôt que sur de véritables aptitudes. Qui na pas réalisé beaucoup de choses est porté à désirer que chacun soit au courant du moindre de ses petits accomplissements. Inversement, lêtre véritablement accompli ne ressent probablement pas beaucoup dintérêt à sélever au-dessus de la masse, concentré quil est sur son travail et non pas sur la promotion de lui-même. Il semble quelle fasse intrinsèquement partie de la nature humaine, cette capacité de percevoir les autres beaucoup plus clairement que soi-même. Voilà pourquoi nous sommes en mesure de percevoir le manque détoffe chez un vantard, et la véritable valeur de celui qui accomplit beaucoup plus quil ne le proclame. Les paroles mielleuses et le tape-à-lil peuvent certes occulter momentanément la vérité, mais tôt ou tard nous parvenons à nous la figurer. Cest pourquoi les mas-tu-vu ne durent pas. Gardez à lil la tendance de votre ego à vous positionner trop haut, particulièrement si la leçon des deux chapitres vous apparaît facile à maîtriser. Le professeur de notre histoire ne se percevait ni comme un mas-tu-vu, ni comme un vantard, et pourtant il sest vu devenir lopposé exact de ce quil croyait être. Nous avons beaucoup à apprendre de son exemple !
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